
Entretien
Vous avez commencé votre carrière comme biologiste moléculaire, avant de diriger l’Université de Nice, puis d’occuper le poste de ministre de l’Enseignement supérieur et aujourd’hui de directrice de la stratégie de Skema. Comment reliez-vous ces différentes étapes de votre parcours ?
Le fil directeur de toute ma vie professionnelle est la soif d’apprendre, et de transmettre ce que j’ai appris. Et la conviction que la liberté se construit sur la connaissance d’où l’importance des établissements d’enseignement supérieur dans lesquels la connaissance se construit et se transmet. Et d’où l’importance de s’appuyer sur les expériences pour dessiner des chemins de transformation.
“Lorsqu’on vous demande de donner quelques mois ou quelques années de votre vie à votre pays, pour l’enseignement supérieur et la recherche qui vous ont tout donné, c’est un honneur immense qui ne se refuse pas.”
Qu’est-ce qui vous a poussée à passer du laboratoire et de la recherche fondamentale à la gouvernance institutionnelle, puis à l’action politique ?
J’ai envie de répondre : le hasard et les opportunités associés à un goût pour les défis. Dès mon doctorat j’ai eu la chance de faire de la recherche et d’enseigner comme monitrice puis ATER. Devenue MCF, j’ai découvert les aspects organisationnels nécessaires au fonctionnement d’un programme de formation ou d’un département d’enseignement et j’ai pris ma part de responsabilités dans le collectif. Une fois devenue PU, j’ai été sollicitée pour jouer un rôle plus institutionnel dans l’UFR Sciences, comme vice-doyenne ce qui a conduit à mon élection comme doyenne ensuite. J’ai aimé cette période qui consiste à imaginer comment on peut transformer les organisations et proposer au collectif d’enrichir le projet, de le partager pour enfin porter ces transformations. Il en a été de même pour mon élection à la présidence de l’université : construire une vision, une ambition et travailler avec acharnement pour obtenir le succès. Jusqu’à un appel auquel je n’étais absolument pas préparée avec une proposition que je ne pouvais pas imaginer refuser : lorsqu’on vous demande de donner quelques mois ou quelques années de votre vie à votre pays, pour l’enseignement supérieur et la recherche qui vous ont tout donné, c’est un honneur immense qui ne se refuse pas.
“Lors de la rentrée 2018, une prof de l’université de Savoie-Mont blanc m’a dit : « c’est la première fois que je vis une rentrée dans laquelle tous les étudiants sont heureux car ils se sont sentis choisis, même si en réalité, on n’en a refusé aucun ! » C’est essentiel pour l’estime de soi !”
Pendant votre mandat ministériel, vous avez porté des réformes structurantes comme Parcoursup. Avec le recul, quels en sont, selon vous, les effets positifs les plus nets, et quels aspects mériteraient encore d’être améliorés ?
On ne tire plus au sort les affectations des étudiants. Brièvement, je rappelle qu’avec APB, on classait ses vœux pour intégrer des filières sélectives ou quelques filières universitaires avec des limites en capacité d’accueil comme médecine. Si on n’était pas pris dans son premier vœu, en théorie notre dossier était analysé pour le vœu de formation suivant. Mais en général, cette formation était déjà complète car d’autres en avaient fait leur premier vœu. On allait donc directement à la case « fac », pour laquelle, sauf en médecine, il n’y avait pas obligation de s’inscrire via APB. Si des places se libéraient dans l’une des formations sélectives demandées, on tirait au sort l’heureux gagnant de la place libérée parmi la liste d’attente !
On peut intégrer une formation à laquelle on n’aurait pas osé postuler. En effet comme on ne classe plus ses vœux dans parcoursup, il n’y a aucun risque à tenter une formation extrêmement sélective : au pire, on recevra un NON. Parfois, on sera en attente d’une place libérée et parfois on recevra un OUI. Donc, on se rend compte que l’on a bien fait de tenter car le pire n’est jamais certain !
On reçoit une réponse positive : on n’intègre plus la Fac parce que l’on n’a pas voulu de nous ailleurs. Lors de la rentrée 2018, une prof de l’université de Savoie-Mont blanc m’a dit : « c’est la première fois que je vis une rentrée dans laquelle tous les étudiants sont heureux car ils se sont sentis choisis, même si en réalité, on n’en a refusé aucun ! » C’est essentiel pour l’estime de soi !
Il faut encore améliorer l’orientation, c’est une évidence, car il n’y a rien de pire que de mentir à un futur étudiant. La vérité c’est qu’il y a des prérequis indispensables selon les filières et que parfois, les bacheliers ne possèdent pas ces prérequis. On trouvera bien sûr toujours LE cas qui intègrera médecine avec un bac professionnel. Mais la grande majorité de ces bacheliers, si on ne les prépare pas, vont droit à l’échec et en ressortent désespérés. Or, il existe sûrement d’autres voies, d’autres filières qui leur permettraient de se réaliser professionnellement et c’est là qu’il faut les accompagner, en ouvrant les possibles, en décrivant des métiers qu’ils ne connaissent pas, etc.
Comment garantir à la fois l’égalité des chances et l’exigence académique dans l’accès à l’enseignement supérieur ?
Il faut continuer à améliorer l’usage du « OUI SI » et l’accueil. OUI Si signifie que cela va être difficile au regard des acquis du lycée mais qu’avec du travail et de l’accompagnement cela deviendra possible. Le « contrat » devient alors de réaliser sa licence en 4 ans au lieu de 3 ans avec de la remise à niveau et de l’accompagnement. C’est là que les IA ont toute leur place à prendre par exemple, aux côtés des enseignants pas à leur place car je suis convaincue de l’importance du lien social et humain, mais pour identifier les lacunes et personnaliser les remises à niveau.
Quels leviers les institutions peuvent-elles activer pour mieux accompagner les étudiants tout au long de leur parcours et réduire les inégalités de réussite ?
Je suis convaincue que les outils technologiques permettront dans un futur proche de proposer des modes d’apprentissage personnalisés, très différents, pour mieux prendre en compte les besoins et les attentes spécifiques de chacun mais en préservant les relations interpersonnelles par le travail de groupe.
Vous avez soutenu le développement du numérique dans l’enseignement supérieur, ainsi que l’hybridation des formations. Quels progrès ont été réalisés et que reste-t-il à inventer dans ce domaine ?
Je suis persuadée que les outils numériques (et j’y inclus les IA) peuvent être des compagnons d’apprentissage. Les enseignements pensés par les professeurs sont normés pour correspondre au plus grand nombre. Les outils numériques, en complément, peuvent nourrir les plus avides de connaissance ou accompagner ceux qui ont besoin de plus d’entrainement ou encore stimuler la curiosité. Ils offrent aussi un accès plus simple aux étudiants empêchés ou qui souffrent de handicaps. Il reste à inventer la relation des enseignants comme des étudiants avec ces outils : ils doivent les comprendre, savoir ce qu’ils peuvent apporter et ce qu’ils ne peuvent pas offrir. Il faut comprendre ces outils pour en faire le meilleur usage au service de l’humain.
L’interdisciplinarité est aujourd’hui présentée comme un impératif. Comment l’intégrer réellement dans les cursus, sans en faire un simple slogan ?
Pour comprendre la complexité, il faut être capable de regarder les défis à l’aune de plusieurs disciplines. Le terme que je préfère pour décrire cela est la transdisciplinarité. Tout commence par le partage du langage propre à chaque discipline et la compréhension des méthodologies employées. Le plus efficace est à mon sens de travailler sur des cas d’usage avec des équipes d’étudiants et d’enseignants venant de disciplines différentes. Cela apprend aussi l’écoute de l’autre, l’accueil de points de vue différents, cela ouvre les perspectives.
“Personne n’a raison tout seul.”
Selon vous, quelles compétences nouvelles devraient être au cœur des formations pour préparer les étudiants aux grands défis de demain (IA, climat, santé, transformations économiques) ?
Il faut d’abord donner à chacun les bases nécessaires à la compréhension de ces défis dans toutes leurs dimensions car en réalité ils sont très liés. Il me semble qu’il faut ensuite soutenir l’apprentissage du travail en équipe, incluant les nouveaux outils comme les IA, quand ils sont nécessaires, valoriser les qualités humaines de créativité, d’esprit critique argumenté et d’innovation, apprendre à « apprendre de l’échec » et accueillir l’altérité et la complexité en sachant qui l’on est. Et comme ces défis sont complexes, ne pas craindre de reconnaitre qu’il faut les appréhender avec humilité en écoutant ce que chaque discipline a à nous dire. Personne n’a raison tout seul.
Après avoir dirigé une université et un ministère, vous contribuez désormais à la stratégie de SKEMA. Quelles différences percevez-vous entre la gouvernance d’une institution publique et celle d’une grande école privée ?
La principale différence, et peut-être la plus importante, c’est l’agilité, la réactivité, probablement liée à la taille des organisations mais aussi à l’univers compétitif dans lequel les écoles se situent. Ainsi, la satisfaction des étudiants, des académiques et des personnels est essentielle à la bonne santé de l’école car ils ont d’autres choix possibles. SKEMA a la particularité d’être une association à but non lucratif reconnue d’intérêt général (EESPIG). Les évaluations sont faites par l’HCERES, la qualité de la formation et l’excellence de la recherche sont évaluées selon les mêmes critères que dans le public. On retrouve donc dans le comex, comme c’est le cas dans une équipe de direction d’université, la direction de la Faculté, la direction de la recherche, la direction des programmes, la direction de la vie étudiante, etc. Nous sommes garants de la satisfaction et du déploiement des engagements pris envers les étudiants et les personnels. Lorsqu’une décision est prise, elle doit se mettre en place dans les jours ou au plus tard les semaines qui suivent.
Comment construire une stratégie scientifique et académique qui soit à la fois internationale, innovante et ancrée dans les réalités sociales et économiques locales ?
Il faut s’appuyer sur les professeurs qui œuvrent sur les différents campus et connaissent les réalités locales, sur les étudiants locaux aussi qui sont force de proposition et qui permettent à ceux qui sont en mobilité de prendre conscience de la réalité des différents lieux d’implantation. S’appuyer aussi sur le tissu socio-économique local pour en comprendre les attentes. En effet, les programmes ont tous une composante répondant à ces réalités de terrain et aux attentes du monde socio-économique local, ce qui est essentiel à l’insertion professionnelle des diplômés. Il faut aussi travailler la question de l’impact social et sociétal de l’école et de ses étudiants sur les territoires d’implantation des campus, trouver des études de cas qui font sens dans ce contexte, mesurer le possible impact à court ou long terme des recherches menées sur ces territoires. Ce qui doit rester global c’est l’exigence de qualité de la formation, de la recherche et de l’accompagnement des étudiants.
“Le modèle français proclame autonomie et responsabilité mais elles restent encore à concrétiser.”
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Quels modèles de gouvernance ou d’innovation vous inspirent à l’étranger et pourraient être adaptés en France ?
Le bon modèle de gouvernance, c’est celui qui permet à une organisation d’être efficiente. Il faut lui laisser le choix de sa gouvernance et la laisser assumer ensuite les conséquences si ce choix n’est pas pertinent. Le modèle français proclame autonomie et responsabilité mais elles restent encore à concrétiser.
“Quand on est face à un amphi de 600 jeunes, on sait pertinemment qu’ils ne feront pas tous une thèse.”
Si vous deviez identifier une priorité absolue pour l’enseignement supérieur français dans les dix prochaines années, laquelle serait-ce ?
Le diplôme en formation initiale est surcoté en France, et à l’ère de l’IA je pense que la formation tout au long de la vie, les allers-retours entre emploi et formation, doivent devenir naturels dans notre pays. Quand on est face à un amphi de 600 jeunes, on sait pertinemment qu’ils ne feront pas tous une thèse. Je me rappelle l’un de mes cours de première année où j’étais l’une de ces 600 : un professeur nous a dit : je parle pour les douze d’entre vous qui seront en DEA… Cela a changé bien sûr mais il y a encore de grosses marges de progrès pour que chacun trouve sa meilleure place au temps t.
Mettre en priorité le développement de l’esprit critique, la capacité d’apprendre de chaque expérience et l’insertion professionnelle des étudiants et j’y inclus bien sûr le doctorat et la recherche.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune chercheur ou à une future dirigeante d’institution qui souhaiterait conjuguer excellence scientifique et vision stratégique ?
Garder toujours le doute méthodique et la méthode scientifique comme boussoles. Être exigeant sur ses objectifs et ouvert et à l’écoute sur les moyens de les atteindre : cent fois sur le métier remettez votre ouvrage !
À propos de SKEMA Business School
🌐 https://www.skema.edu
👤 Frédérique Vidal a été ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (2017–2022), elle est aujourd’hui Directrice de la stratégie et de l’impact scientifique de SKEMA Business School depuis juin 2025.









